Le visiteur de la maison de Robert Schuman à Scy-Chazelles peut apercevoir, bien en évidence dans la bibliothèque du père de l’Europe, « Pax Nostra », de Gaston Fessard. L’année 1936 fut, en Europe, « apocalyptique » au sens littéral. Le 7 mars 1936, la remilitarisation de la Rhénanie par Adolf Hitler mettait en péril la sécurité de la France, tandis qu’à l’été le coup d’État de Francisco Franco commençait la guerre civile espagnole avec l’appui des puissances fasciste et national-socialiste. Rétrospectivement, le lecteur d’aujourd’hui, confronté lui-même à un retour de la guerre sur le Vieux Continent, ne comprend que trop bien l’inquiétude de Gaston Fessard : « La guerre vient ! Elle est à nos portes » (p. 3). Il lui est beaucoup plus difficile, dans l’Europe déchristianisée du xxie siècle, de saisir la démarche qui amène l’auteur à répondre par ce gros livre. Giulio De Ligio et Frédéric Louzeau, auxquels nous devons cette réédition, nous rappellent que cette perplexité fut aussi celle des premiers lecteurs de « Pax Nostra », « un livre qui changerait quelque chose dans le monde si on le comprenait », écrivait le philosophe existentialiste chrétien Gabriel Marcel.
Chrétien, prêtre, jésuite, Gaston Fessard procède à son examen de conscience en posant le problème (Ire partie) : en quoi les partis opposés, nationaliste et pacifiste, ont-ils raison, en quoi ont-ils tort ? La personne du Christ est au centre de sa réflexion. Le titre « Pax Nostra » est en effet tiré de « l’Épître aux Éphésiens » de l’apôtre Paul, selon qui le Christ est « Notre Paix » (Ep. 2,14), puisque à travers l’Incarnation et la Passion il réconcilie les hommes dans une paix universelle (« l’unité dans le plérôme », p. 310 ; « le corps mystique du Christ : Notre paix » p. 330). Gaston Fessard identifie les éléments de l’ordre chrétien, justice et charité (IIe partie), avant d’envisager les conditions d’un progrès de cet ordre (IIIe partie). Il observe que la justice est une condition de la charité, d’où le refus de « sacrifier la justice et la charité envers les plus proches sous prétexte de tendre à la perfection de la charité ». Il justifie ensuite une « prédilection pour la patrie » (p. 189). La démarche de Gaston Fessard est dialectique. Elle est également historique, donc concrète : la dialectique paulinienne est en effet articulée autour du Christ : avant l’Incarnation s’opposent le juif élu et le païen idolâtre, après elle, le païen converti et le juif rejeté ou incrédule. Fessard éprouve l’historicité du sujet chrétien : « l’opposition du païen converti et du juif rejeté qui, depuis la mort de Jésus, traverse l’histoire, me manifeste donc une opposition qui m’est immanente » (p. 309). Cet enracinement dans l’enseignement paulinien permet à Fessard de résister à la séduction des philosophies de l’histoire. On sait qu’il était avec son ami Raymond Aron, qu’il y rencontra, auditeur assidu au séminaire d’Alexandre Kojève sur la « Phénoménologie de l’Esprit » de Georg Friedrich Wilhelm Hegel (citée p. 334). Il critique aussi bien l’internationalisme rationaliste, (« l’Internationale vouée à la confusion et à la dispersion par refus de l’élection divine », p. 329) que le nationalisme intégral. Cependant, c’est son « positivisme » qu’il reproche à la pensée de Charles Maurras (p. 458). De même, il renvoie dos à dos le théoricien nazi Alfred Rosenberg et les Soviétiques, dont les idéologies respectives sont amenées « en pratique, à diviniser l’homme » (p. 343). Fessard est ici très proche du concept de religions séculières, théorisé plus tard par Raymond Aron.
L’attention qu’il apporte à l’historicité conduit Fessard à conférer une place centrale à la nation (p. 415–416). Chacune possède une vocation, autrement dit une mission historique. Inversement, la vocation historique des juifs est selon lui de « devenir les véritables pionniers d’une communauté des nations » (p. 392). Fessard évoque le sionisme, mais ne croit pas qu’il puisse réussir (note p. 214). Dans l’existence des nations, dont la diversité s’enracine dans celle des langues, s’articule le lien entre l’Esprit et le concret. La charité pour les autres nations n’empêche pas le devoir de justice vis-à-vis de la nôtre. Fessard conteste ainsi l’article 231 du traité de Versailles qui déclarait l’Allemagne unique responsable de la guerre, mais n’en affirme pas moins qu’avec la Société des Nations, « malgré ses déficits, le traité de Versailles a représenté un effort dans la création d’un ordre de justice » (p. 374). Fessard désapprouvait donc ceux qui, à l’instar de John Maynard Keynes, dénonçaient une « paix carthaginoise » et tinrent ensuite la France pour responsable de la suite tragique des événements. Gaston Fessard situe par ailleurs la force d’un État dans sa vitalité. La dénatalité française l’inquiète : « Je dois vouloir que mon pays soit fort non pour détruire mais pour créer […] » ; il déplore « cette mort lente [qui] a sa racine dans l ‘égoïsme du couple qui ne veut pas d’enfants » et conclut « : les casemates pleines de mitrailleuses ne protègeront jamais un peuple aux berceaux vides » (p. 383).
La philosophie historique chrétienne de Gaston Fessard a aussi une dimension épistémologique. Il critique la science politique positiviste, « aussi peu science et aussi peu pratique que possible » (p. 451). « La science politique indépendante de la morale », écrit-il, n’accède qu’à « une vérité relative qui, lorsqu’elle prétend à devenir absolue, se change en fausseté ». L’examen de conscience et l’exercice de discernement apparaissent donc comme un devoir dans les situations historiques concrètes. Malgré ses critiques, Fessard, qui se met à la place des dirigeants, parce qu’il tient compte de leur responsabilité, considère qu’il n’aurait peut-être pas fait autrement que les négociateurs français du traité de Versailles (p. 368). On ne s’étonnera pas que le jésuite qu’il est cite en exemple le courage de Pie XI, pape régnant, qui disait « ne pas craindre de traiter avec le diable lui-même » (p. 325). Dans un passé plus lointain, il loue la prudence de Saint Louis lors du traité controversé de 1258 qui cède la Guyenne au roi d’Angleterre en échange de l’hommage prêté par ce dernier au roi de France, parce que cette décision, en évitant la guerre, permettait le renforcement du royaume (p. 220–221). Il existe donc des décisions à la fois moralement et politiquement bonnes.
Comment juger la portée de ce livre difficile ? D’abord à travers l’engagement ultérieur de Gaston Fessard dans la Résistance : il écrit « France, prends garde de perdre ton âme ! » dans les « Cahiers de témoignage chrétien ». Contre l’avis de nombreux prélats, il nie la légitimité de Vichy, dont la souveraineté est factice, puisque aliénée par l’occupant : il parle en l’occurrence de « prince-esclave ». Par la suite, lors de la Guerre froide, Gaston Fessard prend parti contre la récupération des chrétiens de gauche par l’idéologie communiste (Paix ou guerre, Notre paix, 1951), quelques années avant « L’Opium des intellectuels » d’Aron. L’importance accordée à la nation dans « Pax Nostra » réapparaît en 1962 dans « Paix et guerre entre les nations », la théorie des relations internationales de Raymond Aron, qui reprend de Fessard l’idée d’une vocation des nations. Au-delà, les questions posées par « Pax Nostra » sont toujours les nôtres : une formule comme « puissant pour détruire et dissocier, le rationalisme est radicalement impuissant à construire et à associer », ne donne-t-elle pas à penser quant aux difficultés de la « construction européenne », devenue bien différente de ce qu’elle était à l’époque de Robert Schuman ? Autre exemple, Frédéric Louzeau, qui propose cette réédition avec Giulio De Ligio, s’est essayé à dégager les lignes d’une attitude chrétienne après les attentats de 2015 contre « Charlie-Hebdo » et l’Hypercacher (Frédéric Louzeau : Réflexions sur les conditions de possibilité d’une théologie chrétienne du politique à partir d’une lecture de « Pax Nostra » (1936) du Père Gaston Fessard, in : Société, Droit & Religion 6 [2016/1]). Adressé « à tous les hommes de bonne volonté », donc pas seulement aux chrétiens, « Pax Nostra » rappelle que l’humanité ne peut échapper à sa condition historique et invite chacun, selon la formule de Jeanne Hersch, à « un effort de discernement, constamment renouvelé ». C’est une raison suffisante pour justifier cette réédition salutaire.